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Psychiatrie

La Psychiatrie :
soigner ce qu’on ne voit pas, dans un pays qui regarde ailleurs

Près d’un Marocain sur deux a souffert d’un trouble mental dans sa vie, une statistique dont on entend souvent parler sans jamais se demander comment cela nous affecte en tant que professionnels de santé ? En parallèle, il y a moins d’un psychiatre pour 100 000 habitants pour répondre à ça.

Ce guide ne cherche pas à vendre la spécialité. Il cherche à dire la vérité sur ce qu’elle est afin de vous faciliter, chers SpeMediens, une décision éclairée.

Temps de Lecture : 8 mins

Ce que fait vraiment un psychiatre

La représentation populaire du psychiatre oscille entre le médecin qui prescrit des somnifères et le thérapeute qui écoute en silence. Les deux images contiennent un fond de vérité, et toutes les deux ratent l’essentiel.

Un psychiatre fait de la clinique médicale sérieuse : examen, diagnostic structuré selon le DSM-5 ou la CIM-11, prescription de psychotropes avec des mécanismes d’action précis, suivi de l’évolution. Et en parallèle, il construit une relation thérapeutique, parfois sur des années, avec des patients dont la souffrance ne se lit sur aucun scanner. Cette double identité, médicale et relationnelle, est à la fois la richesse de la spécialité et ce qui la rend difficile à saisir de l’extérieur.

Les pathologies prises en charge couvrent un spectre large : psychoses (schizophrénie…), trouble bipolaire, dépression, troubles anxieux, addictions, séquelles traumatiques, troubles de la personnalité…. Des maladies qui peuvent ruiner une vie entière sans laisser de trace visible sur une radio.

« Je ne guéris pas mes patients. J’essaie de faire en sorte qu’ils puissent mener une vie qui leur appartient. Ça me semblait modeste au début. Maintenant je comprends à quel point c’est important, pas seulement pour le patient ou sa famille mais aussi bien pour la société. »

Témoignage recueilli en formation

Le terrain marocain, sans détour

48,9% , des Marocains ont souffert d'un trouble mental dans leur vie
379
psychiatres au Maroc en 2025, contre 321 en 2024
<1
psychiatre pour 100 000 habitants. Norme OMS : 3

Sources : Enquête nationale 2006 ; Cartes Sanitaires 2024-2025, Aujourd’hui le Maroc.

Ces chiffres représentent des salles d’attente surchargées, des familles qui attendent des mois un rendez-vous, des jeunes avec un premier épisode psychotique qui tournent en rond sans diagnostic. Les 379 psychiatres sont répartis de façon très inégale (comme d’ailleurs la majorité des spécialités que nous discutons sur notre série de guides) : la moitié environ se concentrent dans les régions de Rabat et Casablanca. Les régions de Guelmim, Dakhla, le Drâa-Tafilalet n’ont quasiment aucun psychiatre libéral. Source : SNRT News.

L’infrastructure suit la même logique. Onze hôpitaux psychiatriques, 1 508 lits au total pour tout le pays. L’hôpital de Berrechid, fondé en 1920, comptait plus de 1 000 lits dans les années 70 et n’en avait plus que 240 en 2012 selon le CNDH. Ce n’est pas une réforme planifiée, c’est du sous-investissement chronique.

Un Plan stratégique santé mentale 2024-2030 a été lancé, avec 34 postes de psychiatres prévus pour la première année et une généralisation des services dans les hôpitaux publics. C’est une avancée réelle. Sources : maroc.ma, santemag.ma sept. 2025.

Ces nouveaux postes, cette reforme et surtout ce besoin urgent représentent à la fois une preuve de bonnes intentions qu’une lueur d’espoir pour cette spécialité qui reste très intéressante. Pour beaucoup de futurs médecins , ceci est un « marché » jeune qui porte de grandes promesses en faveur de ceux qui le poursuivront au cours de la décennie à venir.

Psychiatrie , mental health matters

Frontières de la Psy, entre historique et technologique

Psychiatre ou psychologue : la confusion la plus fréquente

C’est la question que tout le monde pose (surtout vos futurs patients), et c’est normal. En dehors du milieu médical, la distinction n’est pas évidente. Un psychiatre est un médecin : il a fait les sept ans de médecine générale, puis le résidanat en psychiatrie. Il peut prescrire des médicaments, hospitaliser un patient, faire une expertise judiciaire. Un psychologue, lui, a suivi un cursus universitaire en psychologie, souvent jusqu’au master ou au doctorat. Il ne peut pas prescrire, ne peut pas hospitaliser. Il travaille essentiellement par la parole, à travers différentes approches thérapeutiques.

Dans la pratique, les deux travaillent souvent en complémentarité. Un patient peut consulter un psychiatre pour le diagnostic et l’ajustement du traitement médicamenteux, et voir un psychologue pour un travail thérapeutique en parallèle. Ce qui est sûr : si tu fais médecine et que tu t’intéresses à la santé mentale, c’est la psychiatrie qui est ta porte d’entrée. Pas la psychologie, qui est une filière universitaire distincte, hors cursus médical.

Les sous-spécialités, où aller après le résidanat

La psychiatrie n’est pas un bloc monolithique. Avant, après et même durant le résidanat, plusieurs orientations sont possibles.

  • La pédopsychiatrie ( enfants et adolescents, à noter qu’on commence à donner des posts en résidanat spécifiquement pour la pédopsy et donc la considérant une spécialité à part) est l’une des plus déficitaires au Maroc : une poignée de médecins formés dans tout le pays pour une demande qui explose (autisme, TDAH, troubles anxieux de l’enfant).
  • L’addictologie prend en charge les dépendances, alcool, cannabis, médicaments détournés, et constitue un champ en forte croissance dans les grandes villes marocaines.
  • La psychiatrie légale articule soin et justice : expertises judiciaires, injonctions de soins, évaluation de la responsabilité pénale.
  • la gérontopsychiatrie (psychiatrie du sujet âgé) reste quasi absente du paysage marocain, alors que les démences et dépressions du grand âge vont représenter un enjeu de santé publique croissant avec le vieillissement de la population. Ce sont des terrains peu balisés, peu enseignés, et précisément pour ça, ouverts à ceux qui veulent les construire.

L’IA? La télémédecine? Des questions légitimes avec des technologies qui continuent à s’améliorer, mais sachez bien que si certains médicaments sont toujours sous prescription lourdement régularisée et réservés seulement aux psychiatres alors nous allons pas confier cette tache ultra sensible à un robot aussi facilement.

La famille, la honte, et le fqih

La culture et la religion jouent un rôle central dans la façon dont les Marocains comprennent et expriment la souffrance mentale. Beaucoup de patients arrivent en consultation après des années de recours à d’autres cadres, consultation du fqih, roqya, conseil familial élargi. Ce n’est pas seulement une irrationalité à corriger. C’est une réalité culturelle que le psychiatre doit comprendre s’il veut que son patient revienne.

La stigmatisation complique tout le reste. Les familles cachent la maladie psychiatrique, retardent le diagnostic par peur du regard des autres, par honte, par crainte de compromettre un mariage dans la fratrie. Le patient lui-même peut nier ses symptômes pendant des années. Cette stigmatisation retarde des traitements qui auraient pu prévenir une hospitalisation longue, ou une TS. Travailler contre ça, par l’écoute, par la psychoéducation des familles, par la déstigmatisation dans les consultations, fait partie du travail quotidien du psychiatre marocain.

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La formation, et ce qu’elle ne couvre pas

Le résidanat dure 4 ans. La formation couvre la psychiatrie adulte, la pédopsychiatrie, la neurologie psychiatrique, la pharmacologie des psychotropes, et les bases des principales psychothérapies. En quatre ans, on voit beaucoup : le premier épisode psychotique d’un patient de 22 ans, la dépression mélancolique d’un patient de 70 ans, les urgences psychiatriques aiguës.

Ce que le résidanat enseigne moins bien : comment tenir dans la durée. Comment ne pas absorber la souffrance des patients. Le contre-transfert, c’est-à-dire les émotions que le patient suscite en soi et qui peuvent interférer avec la clinique, ça s’apprend dans la supervision, dans les groupes de parole entre professionnels, parfois en thérapie personnelle. En France, ces espaces font partie de la culture psychiatrique. Au Maroc, ils existent mais restent trop peu systématisés.

Sur la rémunération, autant être honnête

La psychiatrie est parmi les spécialités médicales marocaines les moins bien valorisées financièrement par rapport à la charge. Une consultation sérieuse dure entre 45 minutes et une heure. Dans le public, les barèmes sont identiques aux autres spécialités, sans valorisation du travail spécifique.

Nuance : dans une ville moyenne, avec peu de concurrence et une forte demande, un exercice libéral construit progressivement peut être viable et satisfaisant. Le grand manque de psychiatres devient une opportunité pour le médecin et à la fois une bonne nouvelle pour la population qui en a besoin.

D’autre part , la possibilité de lancer avec d’autres collègues des centres psychiatriques spécialisés dans divers domaines (addictologie par exemple) reste aussi un moyen impressionnant capable de rendre cette spécialité une des plus rentables.

La règle d’or est simple : la rémunération est liée aux facteurs personnels plus qu’aux spécialités choisies.

Pour qui est-ce fait ?

Une question honnête à se poser avant de choisir : est-ce que je veux comprendre les gens, ou est-ce que je veux les réparer ? Les deux motivations sont valides. Mais en psychiatrie, la deuxième seule ne suffit pas, parce qu’on ne répare pas toujours. On accompagne souvent, on stabilise, on tente de récupérer ce qui peut l’être.

Probablement ta spécialité, si…

  • Tu es plus intrigué par le fonctionnement de l’esprit que par celui des organes, et ça ne te dérange pas que le scanner ne montre rien
  • Tu sais écouter vraiment, pas pour remplir le silence, mais parce que ce que les gens disent t’intéresse
  • Tu supportes l’incertitude diagnostique et la lenteur thérapeutique sans devenir impatient
  • La complexité culturelle du contexte marocain te fascine plutôt qu’elle ne t’exaspère
  • Tu cherches un exercice libéral maîtrisé, sans urgences nocturnes, avec des consultations longues et une relation construite dans le temps
  • Tu vois dans le déficit marocain une raison de choisir cette voie, pas un avertissement pour l’éviter

Reconsidère si…

  • Tu as besoin de certitude technique, d’un résultat d’IRM ou d’un geste qui règle quelque chose de visible
  • La rémunération est un critère prioritaire à court terme
  • Tu te laisses facilement envahir émotionnellement par la détresse des autres, sans mécanismes de décompression solides
  • Tu n’as jamais mis les pieds dans un service de psychiatrie. C’est non négociable avant de décider.
a person standing in the middle of a street

Une dernière chose

379 psychiatres pour 37 millions d’habitants. Chaque psychiatre formé au Maroc change quelque chose de concret : une salle d’attente un peu moins surchargée, une famille un peu moins seule, un diagnostic posé un peu moins tard. Ce n’est pas une raison suffisante à elle seule pour choisir la spécialité. On n’entre pas en médecine pour se sacrifier. Mais c’est une réalité qu’il vaut la peine de tenir en tête quand on compare les options au moment du résidanat.

Avant de décider

Passe deux semaines dans un service de psychiatrie : une en unité d’hospitalisation, une en consultation externe. Parle aux résidents, pas aux chefs de service. Demande leur comment ils gèrent le poids émotionnel, ce qu’ils auraient voulu savoir avant de commencer. Et si tu peux, passe une nuit de garde aux urgences psychiatriques. C’est là que la spécialité révèle le plus honnêtement ce qu’elle est.

Sources

  • [1] Aujourd’hui le Maroc, Carte Sanitaire 2024 (321 psychiatres) et 2025 (379). aujourdhui.ma
  • [2] Enquête nationale 2006, 48,9% troubles mentaux. Via Aujourd’hui le Maroc, 2022.
  • [3] SNRT News, 11 hôpitaux, 1 508 lits, répartition géographique, Pr Driss Moussaoui, propos ex-ministre. snrtnews.com
  • [4] Le Matin, moins d’un psychiatre pour 100 000 habitants, avril 2023. lematin.ma
  • [5] maroc.ma, Plan stratégique santé mentale 2024-2030, 34 postes psychiatres. maroc.ma
  • [6] santemag.ma, réforme cadre juridique hospitalisation sous contrainte, sept. 2025. santemag.ma
  • [7] CNDH / Maroc-Diplomatique, Berrechid 1920, 240 lits en 2012. maroc-diplomatique.net
  • [8] Cairn.info, histoire psychiatrie Maroc, Arrazi Salé 1963. cairn.info

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