Spécialité N°03 — Guide des spécialités SpeMed
Anesthésie-Réanimation :
le médecin que personne ne voit, sans qui rien ne marche
Pas de chirurgie sans anesthésiste. Pas de réanimation sans lui non plus. Et pourtant, il reste le spécialiste que le patient oublie le lendemain. Au Maroc, ils ne sont que 545, soit quatre fois moins que ce que l’OMS recommande. Ce guide explore honnêtement cette spécialité exigeante, mal connue, et profondément utile.
Temps de Lecture : 8 mins
Dans notre article
01 – Profil de la Spé
Ce que fait vraiment un MAR… et ce que ça n’a rien à voir avec ce que tu imagines
La représentation populaire de l’anesthésiste, c’est le médecin qui « endort » le patient avant une opération et réapparaît au réveil. La réalité est beaucoup plus dense. Le médecin anesthésiste-réanimateur (MAR) gère la totalité de la physiologie du patient pendant qu’un chirurgien l’opère : hémodynamique, ventilation, douleur, température, coagulation…. Il est le pilote automatique du corps humain pendant que le chirurgien fait son travail, ce qui atteste de son rôle central dans toute opération chirurgicale.
Cependant ceci ne représente qu’un partie de son travail qui comporte aussi la gestion des cas instables (en général de plusieurs spécialités à la fois! ). L’anesthésie, c’est seulement la moitié du métier. L’autre moitié, c’est la réanimation, l’unité où arrivent les patients dont un organe vital est en train de lâcher. Cœur, poumons, reins, foie : le réanimateur surveille, soutient, corrige. Il travaille avec des dossiers complexes, des familles sous tension, et des décisions qui ne souffrent pas l’hésitation.
Ces deux univers : le bloc généralement calme et contrôlé, la réanimation chaotique et intense sont exercés par le même spécialiste. Cette double identité est unique en médecine. Et c’est précisément ce qui rend la spécialité si difficile à cerner de l’extérieur. surtout que c’est défini par l’état du patient et non pas par un organe (comme la majorité des spécialités) ou bien par un domaine spécifique (radiologie…)
« L’anesthésiste ne voit pas les résultats de son travail, son patient disparaît en chirurgie et revient endormi. Ce qu’il a fait entre les deux, personne ne le verra. Mais s’il ne l’avait pas fait, le chirurgien n’aurait rien pu faire du tout. »
Sur la discrétion structurelle du métier
02 – Parcours
Ce qu’on apprend en 5 ans, et ce qu’on n’apprend vraiment qu’après
Le résidanat en anesthésie-réanimation dure 5 ans, une spécialité chirurgicale longue. Pendant ces cinq ans, le résident tourne entre les blocs (anesthésie générale, loco-régionale, obstétricale, pédiatrique), les réanimations médicale et chirurgicale, les urgences, et les consultations pré-anesthésiques. Le spectre est large : parfois trop pour être entièrement maîtrisé à la sortie du résidanat.
Les gestes techniques sont le cœur de la formation (un grand plus pour ceux qui veulent travailler avec leurs mains sans perdre le contact intime avec la physiopathologie du corps humain) : intubation (parfois difficile, parfois impossible à 3h du matin), poses de voies centrales et artérielles, blocs nerveux sous échoguidage, rachianesthésies, péridurale obstétricale. L’échographie, en particulier, a transformé la spécialité notamment grace à son accessibilité et grande utilité lors des situations d’urgences.
La gestion émotionnelle de la réanimation en revanche est un volet qu’on ne doit pas oublier quand on reçoit -par définition- des patients lourds. Annoncer un décès à une famille, sortir d’une réanimation d’enfant qui s’est mal passée, traverser une garde de 24h après plusieurs situations critiques … ça, ça s’apprend dans les années d’exercice, souvent seul, souvent trop tard.

03 – Réalité dans notre pays
Au Maroc, la réalité est sévère : Un manque, ou une opportunité ?
| 545 | 1,5 | presque 80% | 2 352 |
| MAR au Maroc en 2025 | MAR pour 100 000 habitants (norme OMS : 6) | Concentrés sur l’axe Casablanca-Kénitra | Infirmiers anesthésistes, comblent le vide faute de MAR |
Sources : Cartes Sanitaires 2024 & 2025 — Aujourd’hui le Maroc ; Médias24, septembre 2022.
Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils signifient que dans les régions comme Béni Mellal, le Drâa-Tafilalet ou le Sahara marocain, il n’y a pratiquement pas ou peu d’anesthésistes disponible en permanence. Que les hôpitaux de district s’appuient sur des infirmiers anesthésistes pour des actes qui devraient être supervisés par un médecin. Que la pénurie d’anesthésistes obstétricaux contribue directement à la mortalité maternelle dans ces zones.
La crise a atteint un point de visibilité en 2022, quand une circulaire ministérielle autorisant les infirmiers anesthésistes à pratiquer seuls a provoqué une réaction forte de la FNAR. Le fond du problème reste le même : la spécialité semble peu attractive (au publique) vu horaires lourds, reconnaissance partielle, rémunération inférieure à d’autres spécialités à charge de travail comparable.
Sources : Médias24 sept. 2022 ; Hespress.fr ; Le Matin 2022.
⚠️ Ce que personne ne te dit au concours
Un vrai paradoxe en terme de rémunération Privé Vs publique : L’anesthésie-réanimation est paradoxalement moins rémunérée que des spécialités moins exigeantes en termes de charge, et donc le système contractuel met les réanimateurs anesthésistes dans un vrai désavantage. Dans le privé en revanche c’est plutôt l’inverse avec des contracts qui touchent parfois au 100.000Dhs/mois. Dans le public, le salaire de base est identique aux autres spécialités indépendamment du nombre de gardes ou de l’intensité du travail.
04 – Le spécial dans cette Spé
Ce qui fait tenir, et ce qui est sincèrement beau dans ce métier
Malgré tout ça, beaucoup de MAR restent passionnés. La raison est souvent la même : il n’y a pas de spécialité médicale où la maîtrise technique est aussi immédiatement vitale. Poser une voie centrale en urgence sur un patient en choc, intuber en urgence au bout d’une laryngoscopie difficile, adapter la ventilation d’un SDRA heure par heure : ce sont des moments qui sauvent une vie, sans bistouri, avec des mains et un cerveau. Difficiles à reproduire ailleurs.
La réanimation, de son côté, offre quelque chose que peu de spécialités peuvent donner : la médecine dans sa version la plus brute. Pas de protocoles doux, pas de suivi tranquille. Un patient entre en défaillance, on décide, on agit, on voit ce que ça donne. Cette immédiateté, l’action qui change l’évolution dans l’heure, attire un certain type de médecin. Ceux qui s’y retrouvent ne reviendraient pour rien au monde à une spécialité de consultation.
🔬 L’ECMO et l’ALR — deux fronts qui transforment la spécialité
L’ECMO (oxygénation par membrane extracorporelle), permet de maintenir en vie des patients en défaillance cardiorespiratoire extrême, une technique rare en Afrique. Parallèlement, l’anesthésie loco-régionale sous échoguidage (blocs nerveux périphériques) révolutionne la gestion de la douleur post-opératoire et réduit les opioïdes, une compétence en forte demande dans les CHU et les blocs privés marocains. Deux technologies innovantes parmi plusieurs dans une spécialité qui ne cesse d’être actualisée d’une manière quasi-hebdomadaire. Une spécialité qui n’est pas seulement aux limites de la vie et la mort mais aussi ceux de la science.
05 – Verdict
Est-ce fait pour toi ?
Oui, si…
- Tu trouves les gestes techniques stimulants plutôt qu’anxiogènes, intubation, voies centrales, blocs nerveux
- Tu aimes la physiologie en temps réel : corriger une hémodynamique, ventiler un SDRA, équilibrer un acide-base
- Tu gardes la tête froide sous pression, sans être paralysé, sans être inconscient du risque
- Tu acceptes d’être indispensable mais invisible, le patient ne se souviendra pas de toi, et ça ne te dérange pas
- Tu vois dans le déficit marocain une raison de choisir cette voie, pas une raison de la fuir
Reconsidère, si…
- Tu as besoin d’une relation patient construite dans le temps, l’anesthésiste ne suit pas ses patients au long cours (personnellement c’est ce point qui me dérangeait le plus vu que j’aime faire le suivi complet et non pas stabiliser et transférer. pour vous ça peut être différent.)
- L’équilibre vie pro/perso est une priorité immédiate, les premières années sont parmi les plus lourdes de la médecine, mais par la suite c’est plus gérable.
- Tu n’as jamais passé une nuit de garde en réanimation, ce seul stage change tout. Il est non-négociable avant de décider.
📋 Avant de décider
Fais un stage combiné : au moins une semaine au bloc (induction, maintien, réveil) et une semaine en réanimation avec une garde de nuit si possible. Ces deux univers sont très différents dans leur rythme et leur charge émotionnelle. Parle aux résidents de 4e et 5e année. Demande leur franchement ce qu’ils feraient différemment. C’est ça qui te donnera une image réelle de la spécialité, pas les brochures.

Sources
- [1] Aujourd’hui le Maroc — Cartes Sanitaires 2024 (546 MAR) & 2025 (545 MAR). aujourdhui.ma
- [2] Médias24 — Passe d’armes anesthésie-réanimation et ministère : <200 dans le public, 80% axe Casablanca-Kénitra, sept. 2022. medias24.com
- [3] Hespress.fr — FNAR / Dr Kohen : « spécialité non attractive », double casquette MAR, nov. 2019. hespress.fr
- [4] Le Matin — Crise anesthésie-réanimation : conflit médecins/infirmiers, Pr El Adib, SMAAR, sept. 2022. lematin.ma
- [5] CFC UM6SS — DU Ultrasons en Anesthésie-Réanimation et Médecine d’Urgence (juin-déc. 2025). cfc.um6ss.ma
- [6] SMAAR — Société Marocaine d’Anesthésie, d’Analgésie et de Réanimation, fondée 1984. smaar.ma
- [7] Sanistas.ma — Salaire spécialistes Maroc 2025.








